
Pouvait-on imaginer projet plus éloigné de mes habitudes d’écriture que StorytellurX ?
Je suis, me disais-je, l’autrice de nombreuses nouvelles et de romans de science-fiction qui explorent toutes sortes de questions, mais avec une préférence marquée pour les concepts abstraits comme le temps, la vérité, le travail, les liens, la mémoire… J’ai même des personnages qui n’ont pas d’enveloppe charnelle.
Mais les corps s’invitent plus volontiers que je ne le pensais dans mes écrits. Corps de clones, de mères, corps douloureux ou menstrués, dans Saletés d’hormones et autres complications, par exemple. Corps modifiés par le travail, dansTomies, ou brûlés pour des idées dans L’Évangile selon Myriam.
Seulement, les textes érotiques, je n’en écris jamais, aurais-je été prête à jurer, s’il ne m’avait semblé amusant de conter une scène aussi lesbienne que gourmande dans ma Novella Foodistan.
Comme souvent, j’étais légèrement en retard sur moi-même et Saul Pandelakis, qui parfois me voit mieux que moi, a jugé bon de me proposer de participer à ce projet un peu particulier. Sûre de pas grand-chose à part mon envie de travailler avec lui et Anthony Masure, j’ai dit oui. « Oui » et aussi « Tant pis pour lui, s’il s’est trompé sur ma capacité à écrire ce genre de chose. »
Un de mes principes étant d’aller au bout de ce à quoi je me suis engagée, je n’ai pas envisagé un seul instant de me rétracter. J’avais une mission et il me faudrait trouver comment la mener à bien. Comment sortir des schémas connus, comment ne pas sonner faux ?
Je n’ai qu’une solution dans ces cas-là : m’impliquer. Creuser en moi, faire des liens entre le dedans et le dehors, entre les concepts et les sensations, entre le silicium et la chair, entre le familier et l’étrange.
« J’y ai pensé toute la journée, ce qui m’a donné, à des moments inappropriés, un sourire immense et mystérieux.
Je ne sais pas si mes collègues s’en sont aperçus. Je m’en moque un peu. L’excitation anticipatoire est un effet inattendu et bienvenu de l’abonnement.
Ces instants où la chatte, gourmande, se pourlèche les babines et ravale sa salive. »
On ne peut pas dire que j’aie opéré dans une zone de confort, mais je sais manier l’inconfort, je sais le transformer en jeu. Alors j’ai rédigé mes bouts de texte dans les interstices d’une vie remplie, principalement dans des trains, entourée d’inconnus. J’ai joué, je me suis laissé prendre par la logique narrative et ce défi d’imaginer du sexe autrement, collectif, programmable, inclusif.
Outre les fragments de récits liés au générateur de fictions érotico-pornographiques, StorytellurX, j’ai consacré un mois de ma routine de création de micronouvelles à explorer les relations charnelles et sentimentales avec les machines. Le Writever du mois de Janvier 2025, en français et en anglais a navigué dans les implications concrètes et éthiques de l’hypothèse d’une généralisation des relations intimes humain·es-machines et créé Igor, le compagneon.
« J’ai appris à Igor un certain nombre de gestes pour son propre entretien. Une fois par mois, iel prend donc une longue tige et le flacon d’huile. Iel en met deux gouttes à chacune de ses articulations pour les lubrifier. »
À mesure que le jeu narratif apprivoisait ses personnages et situations, je me faisais, de mon côté, à l’idée de devoir écrire volontairement, exclusivement, du sexe, en puisant dans mon expérience, mes fantasmes et mes peurs. Les gants bleus de la fiction me permettaient même de m’engager à des endroits inconnus et d’expérimenter, pour de vrai, pour de faux.
« La similipeau en silicone, c’est dépassé. Pour des sensations incomparables, nous utilisons de la peau véritable cultivée en laboratoire à partir des cellules de donneureuses ou même des vôtres, si vous préférez. »
Écrire pour StorytellurX était une expérience excitante, je suis ravie d’y avoir pris part. Saul avait raison, comme souvent.
